Cela fait longtemps que je trouvais que le roi des Aulnes avait un petit côté métalleux. Il n’y a rien d’étonnant, a priori : le metal est, sous bien des aspects, une musique romantique. Les deux mouvements partagent une même affection pour les thèmes obscurantistes (le gothique, la fascination pour le diable et la mort, les récits païens et kabbalistiques...), ou un goût prononcé pour la virtuosité d’exécution. Bien entendu, la référence allemande est courante chez les métalleux (script fraktur, umlauts dans les noms de groupes) ; faut-il s’étonner que le metal sonne bien dans la langue maternelle des hauts-fourneaux, qui est aussi celle du romantisme ?
Un père et son fils à cheval, la nuit, dans les brumes d’une forêt teutonne ; un démon qui vient tourmenter l’enfant, qui appelle son père à l’aide ; le démon qui use de séduction, puis de force et arrive à ses fins ; et le père qui arrive chez lui avec, dans ses bras, son enfant mort. Chanté par Quasthoff, accompagné au piano : voici un classique romantique. Le même, hurlé par des chevelus vêtus de cuir qui maltraitent leurs guitares : parental advisory: explicit content !
Bien entendu, toute musique n’est pas adaptée à un tel traitement. Si le roi des Aulnes m’a longtemps frappé comme candidat à une adaptation métalleuse, c’est parce qu’il y est prédisposé : la batterie de la main gauche du piano fait que, dès l’origine, c’est une musique qui tape. Évidemment, il s’agit à l’origine de suggérer la cavalcade désespérée du père qui cherche à sauver son fils : on était plus subtil à l’époque, et faire du bruit n’était considéré comme une qualité musicale que parce que cela contrastait avec un pianissimo. Mais en l’occurrence, cela signifie que le roi des Aulnes peut survivre à la guerre du volume, à la percussion omniprésente ou au tempo plus rapide qui distinguent la production musicale moderne du classique.
C’est ainsi que le dieu Google m’a conduit à cette reprise de l’Erlkönig de Gœthe et Schubert par le groupe Reaper (groupe par ailleurs plutôt quelconque dans ses propres compositions). Dire que l’œuvre originale en est transfigurée serait un peu exagéré ; disons que c’est une bonne adaptation dans un style moderne et efficace, qui ne trahit en rien l’intention de Schubert. Bref, une orchestration réussie d’un chef-d’œuvre classique.